Dans le numéro de septembre de mon magazine féminin préféré (Châtelaine, oui je  sais, un titre bien mièvre et d'un autre temps qui dessert le propos de ce magazine au contenu vraiment riche et pertinent, loin des clichés du magazine-féminin-mannequins-anorexiques-et-paires-de-pompes-hors-de-prix, mais ce billet n'est pas une pub), un article intitulé "Les livres coups de coeur".

Une sélection de livres donc, recommandés par onze personnalités. Le choix tape large, qui va du roman à l'atlas, en passant par un bouquin genre développement personnel. Cela, plus l'atmosphère propre à toute rentrée, m'a ramenée quelques années en arrière, à mon premier cours de philo, en terminale.

La première heure avait été consacrée à remplir un petit questionnaire "afin de mieux vous connaître". Questions d'usage, nom, prénom, profession des parents, bla bla bla. Puis d'autres, plus "techniques", presque la première interro de l'année. "Qu'attendez-vous d'un cours de philo ?", "Quel métier voulez-vous excercer ?".

Notre prof de philo était un être singulier, du genre méprisant, voire cynique. Un Desproges en moins attachant, à l'humanité moins évidente. Que l'on sentait étrangement à la fois proche de nous et à la fois exaspéré par cette bande de petits cons. Il faut rappeler que j'étais en terminale C, la filière technique, math et physique, pour qui la philo n'était pas pour passionner les foules. "T'as vu le coef au bac ? Autant dire que je vais pas me casser". Vu le prof, je voyais le piège derrière chaque question. Et puis, forcément, pour ce genre de questionnaire, je voulais me démarquer de la masse. Avoir la réponse intelligente et drôle. Originale, non convenue.

Il y avait cette question, celle qui m'a le plus torturée, à laquelle je n'ai toujours pas de réponse, dont la réponse pourtant est d'une importance capitale, non pour la réponse en elle-même, mais pour ce qu'elle révèle de nous, une question impudique, trop intime même: "Quel livre emmeneriez-vous avec vous sur une île déserte?".

En soi, la question m'avait un peu déçue (un peu rassurée aussi) en rabaissant de quelques niveaux la supériorité de ce prof. "P'tain la question bateau, le livre sur l'île déserte, super originale, vraiment, pfui...". Mais il avait bien fallu y répondre... Je vous préviens tout de suite, j'ai oublié quelle réponse j'ai donnée ce jour-là. En revanche, je suis à peu près certaine de pouvoir refaire le cheminement de pensée qu'il en a précédé. Car au fond, je n'ai jamais réussi à trouver une réponse satisfaisante (mais y en a-t-il une ?) à cette question à la con (de toute façon, c'est bien connu, "à question conne, réponse conne").

Le cheminement de pensée, donc.

Primo, je n'aimais pas l'idée d'aller sur une île déserte. Quel enfer. je me suis dit, pour un truc pareil, c'est "Le Manuel des Castors Juniors" minimum qu'il me faut. Il me parait inutile d'expliquer pourquoi j'ai finalement renoncé à donner cette réponse.

Ensuite, je me suis demandé si je pouvais choisir un livre vierge. Que des pages blanches, avec un crayon aussi (et un taille-crayon et une gomme, je sais, j'abuse). Sérieux, je n'ai jamais osé la question "Dis Monsieur, c'est fromage ou dessert ta question ?" La terrible honte du hors-sujet forcément... J'ai donc laissé tomber l'idée du livre blanc.

J'ai alors pensé au truc d'usage, à la banalité consternante (d'autant, à ma décharge, que je lorgnais sur les copies alentour, sidérée que j'étais de voir la majorité répondre aussi vite à une question aussi ardue..). La réponse d'usage donc... La Bible (je sais...) D'un autre coté, je sais bien d'où cette idée pour le moins farfelue m'est venue (outre les copies je veux dire). De "Vendredi ou la vie sauvage" de Michel Tournier (forcément, quand on dit île déserte...). Je ne me rappelle plus si Robinson a une bible avec lui, mais les références bibliques sont fortes dans ce livre,  Robinson organise la vie sur son île en y instaurant une morale très biblique. Cela m'avait marquée. Donc la Bible. On se dit qu'au moins, seul sur son île avec rien d'autre à foutre, ce sera l'occasion de la lire... Mais quand même, pourquoi la Bible ? Pourquoi pas le Coran ou la Torah ? Puis, tout de même, un seul livre sur une île, soyons naufragé, ne soyons pas missionnaire, merde.

Exit la Bible.

Ensuite, et bien, j'ai dû y aller par élimination. Les auteurs que j'aimais à l'époque (Romain Gary, Barjavel et Stephen Zweig, oui, je sais, peut mieux faire coté originalité). Oserais-je l'avouer, j'aimais aussi Alexandre Jardin et John Irving (Sueurs froides soudain, p'tain, QU'EST-CE QUE J'AI BIEN PU METTRE COMME REPONSE ???)

Mais le pire, le pire, c'est que si, à tout hasard-on-peut-rêver, je devenais une improbable douzième personnalité interrogée par Châtelaine, je serais encore bien en peine de répondre à cette insupportable question.

Et vous ?