Réveil à 6h45. J'allume la radio. Dans le flot continu des informations du matin, le point météo  "... il fait presentement -20C à Montréal. Avec le facteur vent, la température ressentie tourne autour de -28C. Si vous sortez, emmitouflez-vous bien...".

-20C.

Cela fait près de 10 ans que je vis à Montréal, et je n'arrive toujours pas à envisager ce que -20 signifie. Avec le temps, on établit tout de même un certain barème de température :
- 0 degré, quand c'est en automne, au moment où les températures chutent, 0 degré, c'est froid. Mais quand c'est à la fin de l'hiver, que le printemps se fait sentir, 0 degré, c'est la température à partir de laquelle on recommence à rouler les vitres ouvertes.
- 12 degré, c'est la limite que je me suis fixée pour aller skier. En deça, ce n'est plus gérable.
- 13 degré, c'est la limite pour sortir les nourrissons, dixit le manuel des jeunes parents qu'on nous a remis à la naissance d'Alexane.

En dessous de mettons -15, et bien, c'est une sorte de grand gouffre glacial. Dont les graduations ne font plus grande différence. Autant on estime la différence entre 0 et 20 degré, autant je n'ai pas encore réussi à appréhender la différence entre -12 et -32 (mon record personnel, oui je sais, je reste immigrante pour ce genre d'exotismes).

7h25, je quitte la maison. Comme chaque fois, je suis étonnée de ne pas ressentir instantanément le mordant du froid. Le scénario est immanquable : d'abord on ricane "ils se sont encore gourrés à la météo". Le soleil vient à peine de se lever, et le ciel est déjà du bleu acier qui caractérise les journées très froides. Je repense comme à chaque fois à une remarque, décidemment encore très brillante, de mon Alexane, énoncée un jour de pluie d'automne "Vivement l'hiver qu'il fasse beau!".

L'air est sec, le soleil commence à être éclatant, on en oublie le froid. Un court instant. Je suis sortie sans chapeau. Je tiens quoi, une ou deux minutes. A ces températures, on se rappelle vite que l'on possède des oreilles. Je refais un tour dans mon foulard, dans mon cache-nez devrais-je dire, qui ne porte jamais aussi bien son nom que ces matins-là. Je me recouvre de ma capuche capitonnée. La neige, que la nuit a saupoudrée doucement, craque doucement sous mes pas, gelée elle aussi.

Les mains au fond des poches, je me dirige vers le métro. 10 minutes de marche maximum. Les 3 premières minutes sont légères, j'admire l'éclat du jour qui se lève, l'air parait si pur par ce froid. Je respire au travers de mon écharpe, ce qui a pour effet d'embuer mes lunettes. Tous les ans je me refais ma note mentale "En deça de -10, mettre mes lentilles" sinon toute la journée c'est la valse buée / pas buée au hasard des entrées et des sorties. En plus, mes montures sont en plastique. Pas sûre qu'elles tiennent longtemps avec de telles variations thermiques.

Le froid s'impose doucement. Dans les jambes qui sont généralement les moins bien protégées. Les mains, gantées, sont enfoncées dans les poches, les bottes remontent jusqu'aux genous, et malgré la veste qui tombe sur les cuisses, je sens la peau piquer peu à peu, sous le tissu du pantalon qui se crispe lentement. J'accélère le pas pour me réchauffer.

Malgré tout, j'adore ces ambiances de petits matins froids, calée douillettement au fond de ma capuche. Le ciel est magnifique, les rues un peu, mais à peine, plus désertes que les autres jours, avec les gens qui marchent recroquevillés sur eux-mêmes et qui avancent d'un pas leste.

Je me dis, comme à chaque fois depuis près de 10 ans "Il fait -20 et je suis dehors, c'est fou quand même, non ?" En fait non. Le seul fait notable, en réalité, c'est qu'à ce rythme, en partant à -20, je ne serai pas en retard.