Samedi dernier, à la Maison de la culture de Rosemont-Petite Patrie. C'est le spectacle qui couronne la fin d'un projet "de médiation culturelle" (?), intitulé "Mettez-vous à votre conte", qui a réuni une dizaine de personne de l'âge d'argent et d'or. Ils ont revisité le genre littéraire du conte, et chacun a écrit une histoire de son cru, qu'ils nous content justement lors de cet événement.

Mon amie Martine, peintre talentueuse et petite jeunette à la chevelure flamboyante de la fine équipe aux cheveux blancs, nous montre une fois de plus l'étendue de ses vastes talents, écrivaine et clown, métier qu'elle a pratiqué il y a quelques années. Chapeau melon, gazou au bec, elle nous transporte dans une histoire fantastique et en vers (!) de bateau à la dérive, de tribu inuite et de sirènes envoûtantes.

Se succèdent ensuite d'autres conteurs du Grand Age, émus et émouvants, déclamant, qui d'une voix chevrotante, qui d'une mémoire hésitante, le texte qu'ils ont écrit. La doyenne du groupe est une mamie très digne. Le cheveu blanc, le regard d'un bleu clair qui s'est délavé avec le temps, elle est habillée coquettement d'une chemise du même bleu que ses yeux, avec un collier de perles autour du cou.

Quand vient son tour, elle se lève dans une suite lente de gestes qui trahissent son âge. Debout, elle est presque droite, de cette droiture voûtée par le poids des ans. Sa façon de se tenir les mains aussi révèle son âge, croisées étroitement l'une dans l'autre et serrées contre sa poitrine. Des mains à la peau asséchée, aux veines apparentes.

Lors de son récit, j'écoute surtout sa voix, un peu haut perchée et éraillée. Ses mains, je les remarquerai un peu plus tard, à l'entracte, alors que nous attendons ensemble devant les toilettes. Elle se tourne vers moi, et dans un grand sourire, me demande ce que je fais là, avec qui je suis venue. Et ce faisant, elle m'attrape les mains dans les siennes, d'un geste qu'on ne ferait pas entre gens de mon âge, et qui fleure bon la vieillesse, la grand-mère qui étreint les mains de sa petite fille. Je ne sais pas pourquoi elle me serre les mains ainsi, si chaleureusement, en me souriant ravie des compliments que je lui fais, mais ce simple contact, ce contact si humain, me rappelle qu'il y a une vie, une histoire, dans les mains de cette femme, dans les mains de ces gens qui sont plus vieux que moi et que je rencontre si peu.

Toujours mes mains dans les siennes, elle s'impatiente de l'attente aux toilettes. Puis, dans un sourire de connivence et de pure espièglerie, elle me demande soudain "Je n'en peux plus d'attendre, vous voulez bien m'accompagner dans les toilettes des hommes ?". Et me voilà, à couvrir ma mémé d'adoption et expliquer aux hommes qui rentrent et ressortent aussi sec, confus de me voir devant leurs pissotières que "ce ne sera pas long, on n'en a pas pour longtemps".

Puis nous ressortons enfin, la belle dame accrochée cette fois à mon bras, et je sens sur nous les regards attendris de ceux qui nous pensent probablement de la même famille et qui m'adressent un hochement de tête approbateur de m'occuper si bien de ma grand-mère.

Et bêtement, je me sens fière d'être là. Et de marcher à petits pas comptés pour la raccompagner à sa place.