Il y a des livres comme ça qui nous tombent entre les mains sans qu'on sache très bien d'où ils nous viennent. Cela a été le cas cette fin de semaine. "Transformations d'une femme" d'Isabelle Sorente. Je l'ai trouvé la semaine dernière, allez savoir comment, dans ma bibliothèque. Si quelqu'un me l'a prêté, qu'il se nomme. A moins que je ne l'ai acheté avec quelques autres livres, cela m'arrive. Je visite une libraire, en ressors avec 2 ou 3 livres, j'en lis un et oublie les autres. C'est peut-être cela ?

 Sorente_IsabelleAu sujet de Sorente, cette femme est tout de même étonnante : polytechnicienne, ENAC (Ecole Nationale de l'Avion Civile), où elle a obtenu son brevet de pilote et a fait de la voltige aérienne.  Elle est maintenant chercheure au CNRS et écrivaine. Elle a aussi écrit quelques pièces de théatre. Et pour couronner le tout... elle est d'une beauté rare.


Elle est née un an après moi. Sachant que j'ai redoublé une année en prépa, si ça se trouve, on a passé les concours d'écoles d'ingé la même année (NDLR : bon, ok, elle, elle a été major au concours des Mines de Paris...). Le seul point que nous ayons en commun, c'est l'ENAC. J'avais été prise aussi à cette école, j'ai suivi les cours ... 2 jours, avant de me décider pour une école à Bordeaux. J'aurai pu la croiser.

Belle et intelligente, donc.
Ingénieure et écrivaine.
...

Dire que son livre m'a agacée ferait montre d'une jalousie dont je devrais avoir honte. Si j'étais vraiment méchante, je dirais qu'elle fait du mauvais Duras. Du Duras pour ce questionnement sur l'identité féminine, le découragement face à ses désirs d'hommes et  la difficulté de vivre en couple, fatale équation. Du mauvais Duras en ce sens que ses phrases se suivent et ont un sens, une continuité. Mais pour être exacte, il m'a agacée pour la raison précise qu'elle a su y exprimer ce que j'aurais voulu dire, eussé-je eu la finesse de sa plume. Il faut savoir admettre ses défaites. Celle-ci, cette lecture en est une pour moi. 

"Transformation d'une femme" parle du paradoxe du désir et de l'amour. La quête de l'un qui semble devoir annuler l'autre. Il parle de ces femmes qui ont ... trop. Trop d'un je-ne-sais-quoi qu'elle nomme à peine. Elle parle de ces rôles féminins aussi. Elle y énumère les possibilités qu'on ne sait pas toujours choisir. Celle qu'on souhaiterait être, celle qu'on peut. Celle qu'on ne veut pas vraiment, mais qu'y peut-on ?

Un manifeste du paradoxe nouveau de la femme libre. Libérée d'un joug dont parfois elle garde le regret. LA femme, une appelation générique que j'abhorre d'ordinaire mais qui semble juste sous cette plume. Isabelle Sorente parle de cette nouvelle génération que nous représentons, que nous assumons. Qui n'a pas de modèles que ceux qu'elle essaye de produire. Pas toujours glorieux. Soumise à d'autres jougs (le sien, la boulimie).

Un livre au féminin, qu'aimeraient certains hommes, qui veulent comprendre ces femmes qui veulent tout. Sans savoir (sans pouvoir ?) toujours l'assumer et en être heureuse.

Belle, intelligente. Mais perdue parfois.
Maigre consolation.



----------- Citations tirées de "Transformations d'une femme" d'Isabelle Sorente

Dans la lettre à ne pas envoyer, je te dirais qu’une femme, c’est comme Docteur Jekyll et Mrs Hyde. J’ai toujours l’impression d’être double, de cacher mon jeu même sans le vouloir, et cela particulièrement en amour, où une partie de moi aspire à l’aventure, à la légèreté d’histoires délictueuses, tandis que mes sentiments sont toujours graves, et parfois tristes, et parfois destructeurs à force d’être tristes. Dans une relation légère, quelque chose me manque, et si je tombe amoureuse, quelque chose s’aggrave. Comme si j’étais deux femmes. 

 

- Peut-être que je le fais exprès, après tout

- Exprès pour qu’il te quitte ?

-  Exprès de dire ce qu’il ne faut pas.

Tout à coup, Agnès sourit.

-    Le plus gentil des gars, je le transforme en salaud. Il n’a pas le choix.

 

-   Je lui ai trop dit que je l’aimais, conclut-elle tristement.

-   Tu y croyais ?

-   Je ne sais pas. C’était beau, de lui dire.

 

Restée seule, il fallait que je comble la faille, le doute de n’être pas celle que je croyais être.

 

La peine du dimanche est riche, puante de réminiscences qui vous reviennent dans les jardins, comme remontées d’une terre qu’on retourne.

 

De mes désirs d’autres hommes, que te dire ? Que cacher ? A un amant, comment ne pas faire porter le poids de mes doutes ? Et que cachait la jalousie que je sentais grandir sans preuve ? La salope en moi, dont l’honnêteté frise le vice, ne croit ni aux remords qui gâchent l’adultère, ni en l’artificielle dualité sexe/amour, ne croit en rien qu’aux questions qui font mordre la poussière, après avoir mordu l’oreiller. Alors je sais que le sentiment religieux est de son coté à elle, l’infidèle.

 

Voudrions-nous l’avouer, nous ne le pourrions pas. Vous avez torturé les sorcières pour rien.

 

Alors pourquoi cela m’assombrit-il, à présent que nous vivons ensemble, que  nous sommes un couple ? Je me sens piégée par ce mot, couple, jalouse et malheureuse. [...] Rien ne me console de n’être plus l’aventure qui passe, la passante de ses désirs. Sur le lit conjugal gît la bête à deux dos. Quand Fabrice dit qu’il m’aime davantage, je sais ce que je perds.

 

Infidèle ? Fidèle infiniment à ce qui ne dure pas. Vous le savez donc, que le bon sexe est rare, qu’il faut profiter vite de ce que la vie offre, position déchirante, puisque la construction a lieu, par ailleurs, le couple se construit [...].

 

Je me suis sentie vieille, pire que vieille, castrée, trop libre pour une femme, je dis trop. [...] C’est facile, pour lui. Il n’a rien à trahir. Il est l’homme libre, le voyageur. Depuis deux mille ans, les hommes libres traversent les mers et partent à l’aventure. Bien sûr, le risque existe. Mais au dessus des océans, la force du vent se mesure.
Rien à voir avec nous.

 

Il est cruel de reconnaître en l’autre les traces de sa propre inconstance.