1h du mat’. 

Les trombes de pluie qui tombent sur le pavé de la petite place sur laquelle donne la chambre de notre hôtel me réveillent. Je me sens fiévreuse de la grippe attrapée dans l'avion, à l'aller. Je tente de me rendormir, de vaincre le mélange nauséeux de fièvre et de décalage horaire. J’essaye de ne pas bouger, afin d'amadouer le sommeil fuyant et tenter de le ré-apprivoiser afin de  me rendormir bientôt.

J'écoute, au delà du bruit de la pluie qui tombe, le souffle régulier de Mon Mec qui dort juste à coté. Il travaille demain, il ne faut pas le déranger.

Je me laisse bercer par la régularité de la pluie qui délie ma pensée. Ça y est, je me rappelle maintenant. Cet acteur qui dinait ce soir, à la table d’à coté.. Je n'arrivais pas à le resituer. Jacques Weber, je crois. Le comte de  Guiche,  dans Cyrano de Bergerac. Puis aussi, le nom du boss de Mon Mec... Ce nom me disait quelquechose. Voilà, tout me revient - étrangement dans mon esprit pourtant agité de la nuit-  c'est celui d'un violoncelliste français contemporain dont j’ai lu quelquechose au sujet de son interprétation des suites de Bach...

Bien.
Il faut que je dorme.
Le genre de formule vouée à l'échec.

Je me lève boire un verre d'eau dans la salle de bain attenante. Par la fenêtre, je regarde la pluie tomber sur les terrasses vides. Je vois aussi, de l’autre cote de la place, sous les arcades qui la bordent, une table dehors, chauffée par un brasero, autour de laquelle finissent de diner un groupe d'amis. Ils regardent eux aussi la pluie tomber en grillant des cigarettes, qui éclairent délicatement la nuit de leur point incandescent. 

J'ai cette envie floue d'aller faire un tour dehors, moi aussi, faire le tour de la place à l’abri des arcades. Mais cette fatigue insomniaque m'en empêche, m’habiller, sortir sans faire de bruit, tout cela parait compliqué, insurmontable, au milieu de la nuit. Puis j’ai la grippe, je dois rester au chaud.

Je suis dans cet état insupportable, dans lequel on s’enfonce lentement comme dans des sables mouvants, cet état de l’entre-deux. Décalage horaire d'entre deux monde, fièvre et frisson d'entre deux corps. Je retourne me glisser dans les draps, espérant y trouver un nouveau chemin vers le sommeil.

Mais non. Malgré la fatigue, mon corps s’y refuse.

2h du mat.

Le clocher du village a sonné les deux coups. Je réalise alors que la pluie a cessé. Je me relève voir la petite place depuis le haut de mon observatoire. Les amis de la table en face sont partis, la place est encore toute luisante de l’eau tombée tantôt.

photo (1)

J’attrape mon iPhone pour y noter ces quelques mots et prendre une photo.  Assise sur le bord de la baignoire, j’essaye de tuer le temps. C’est lui qui me tue. Il se rappelle à moi toutes les 1/2h, grâce au clocher. Un coup pour marquer la demi, puis plusieurs coups pour les heures.

Je me glisse à nouveau contre Mon Mec. Il se réveille légèrement, me touche délicatement le front de la main « Ça va ? Tu ne dors pas ?». La fatigue me donne envie de pleurer, je me glisse contre sa chaleur, rythme ma respiration sur la sienne. D’ordinaire, ça marche.

J’entends encore la demi sonner.
Puis 4h. Puis…. Trop tôt, pas maintenant, non, s’il vous plait….
Le réveil qui, à 8h, me somme de me lever pour me recaler enfin.