milovanoffIl est des livres commes des gens. On les croise et ce sont de parfaits inconnus. On n'en a jamais entendus parler avant. Inconnus au bataillon. Puis sans qu'on puisse se rappeler comment, on se retrouve tout à coup en merveilleuse compagnie. Sans mot dire.  Une connivence, une compréhension forte.

On lit alors des mots, comme un miroir de nos propres émotions.

Puis des phrases qui nous parlent.

Et ces formules que l'on dirait, si on savait si bien les dire.

Avec ces tournures élégantes auxquelles on voudrait avoir pensées.

Telle est la nature de ma rencontre avec Jean-Pierre Milovanoff. Un inconnu uniquement du fait de mon ignorance, car, une fois googlé, il se révèle être un auteur prolifique et maint fois récompensé. Ce qui est une excellente nouvelle, annonciatrice de nombreuses heures de plaisir.

Mais plus que du plaisir de ses mots et de sa sérieuse légèreté, Milovanoff est un auteur qui m'a réconciliée avec l'humanité et me l'a rendue à nouveau fréquentable.

Ce qui n'est pas un vain mot.

 

-------- Citations tirées de "La mélancolie des innocents"

L’injustice, quand elle frappe les autres, n’est pas trop difficile à supporter. On s’accommode vite des douleurs qu’on ne ressent pas.

 

Quand le passé est plein de trous, une reprise par-ci par-là permet de le faire tenir. Et la vérité elle-même n’est jamais qu’une indication.

 

La beauté est la forme accomplie de la présence.

 

Ils se firent quotidiennement la cour selon les règles de l’ancienne galanterie où le retrait d’un gant, l’abandon d’une main, le dérangement d’une dentelle entre deux seins, ouvraient des guichets successifs sur une jouissance de conjecture que la pornographie productiviste de notre époque a fâcheusement délaissée.

 

Un petit-fils, se disait-elle, doit être convaincu que sa grand-mère a été aussi exemplaire dans sa jeunesse que par la suite. Ce désir d’édification m’a privé de la part inavouable de la vérité. Mais je n’ai pas l’intention, vous le pensez bien, d’éloigner ma petite lampe rétrospective de la zone la plus enfouie. Négliger les inconvenances du passé, c’est jeter les clés du coffre d’où nous sortons.

 

Plus il livrait ses secrets avec une loyauté effroyable, plus il donnait de lui l’image d’un être fuyant, trompeur, insaisissable et peu digne de confiance. Paradoxe dont tous les sincères ont fait les frais un jour ou l’autre. Ce pourquoi je vous engage à ne jamais ôter le masque devant les êtres susceptibles d’en souffrir. Ce serait manquer de tact et fauter deux fois au lieu d’une. Car celui qui avoue une trahison est soupçonné à bon droit de tirer jouissance de cet aveu. Ainsi, ma parenthèse s’étant refermée d’elle-même, vous ne serez pas surpris d’apprendre que la jeune femme fut profondément meurtrie par le récit qu’on lui faisait, et qu’elle en tira une conclusion désabusée, plus cruelle qu’un vrai reproche.

 

Voyez-vous, monsieur Milanoff, je ne justifierai jamais la souffrance, d’où qu’elle vienne. Et ceux qui font l’éloge de cette denrée, que ce soit pour défendre une cause ou pour obtenir des grâces dans l’autre monde, ne seront jamais mes amis.

 

On se s’habitue jamais à l’absence. On la supporte comme on peut, ce n’est pas pareil. On la fait sienne, on l’incorpore, on la laisse nous habiter, nous occuper. On veille et on dort avec elle. S’il arrive qu’on l’oublie grâce à des calmants, au réveil elle resurgit avec plus de force. Tantôt elle fait le vide dans nos cerveaux et nous prive de réactions. Tantôt elle nous ramène à un paradis endeuillé, soustrait à la vie, plus insaisissable que l’autre.