“Peut-être que tous les dragons dans nos vies sont des princesses qui attendent seulement de nous voir agir, juste une fois, avec beauté et courage. Peut-être que tout ce qui nous fait peur, dans sa plus profonde essence, est quelque chose de démuni qui veut notre amour”
Rainer Maria Rilke,  «  Lettres à un jeune poète » 

 

A vous qui l’avez battue toute sa vie, 

 

Après la lettre que votre femme vous a adressé la semaine passée, c’est à mon tour aujourd’hui de vous écrire. Ça en fait du courrier pour un homme mort. J’allais rajouter « et violent» car c’est finalement le but avoué de ma démarche : comprendre vos gestes, votre violence (je n’ose dire votre cruauté). 

En effet, j’aimerais trouver une explication – attention, je ne dis pas une excuse – sur comment on en arrive à frapper une femme au Québec au XXIème siècle. Comment peut-on frapper une femme ? Un article tiré du magazine « Psychologie » qui pose la même question y explique que la violence est l’étape ultime d’un manque de mot. On pose les gestes quand on arrive à bout de mots. Votre femme l’a d’ailleurs écrit, elle a été sauvée en recouvrant les mots : « Mon mari m’a battue toute ma vie et c’est l’écriture qui m’a sauvée ».

Etait-ce cela, pour vous ? Un manque de mots ? Ou bien était-ce aussi l’amour, l’osti d’amour comme dit votre femme pour expliquer pourquoi elle a tardé à « simplement prendre ses choses et partir », qui explique également pour vous les gestes posés ? Ces coups sur elle, était-ce une façon de mesurer son attachement, un peu comme les enfants font pour mesurer « jusqu’où » on les aime ? Quand elle restait, malgré tout ce qu’elle avait mangé, étiez-vous au moins rassuré ? Y voyiez-vous une preuve irréfutable (jusqu’à la prochaine fois...) de son amour pour vous ? Etait-ce cela l’hallucinante équation amoureuse ? Etait-ce pour cela, le sang que vous ne nettoyiez pas, le sien, par terre, jeté là pour vos coups ? Si vous n’êtiez pas mort, m’auriez-vous dit votre soulagement alors (honteux ? culpabilisé peut-être ?) de la voir rester après même avoir lavé son propre sang ? Votre violence lâchée sur elle, était-ce une « mise en abime » de votre amour ? 

abime

Ou bien était- ce le contraire ? L’amour, le sien, qui vous encombrait ? Sa soumission, son avilissement, est-ce ainsi que vous considériez son « osti d’amour » pour vous ? Étiez-vous un lâche qui ne savait pas dire « Je te quitte » (encore un manque de mot...) et qui pensait que commettre l’inacceptable déclencherait son départ ? Comment la jugiez-vous, à toujours rester, à vous soigner les jointures en sang plutôt que son nez, à discuter pansement avec des copines pas mieux qu’elle, deviez-vous même penser ? Et puis, sa volonté de vous aimer « malgré tout », sa capacité à rester et à subir, attisait-elle plus encore votre exaspération, et redoublait-elle votre ardeur à tenter de la faire partir en frappant plus fort ?

J’aurais aimé comprendre...

Car, voyez-vous, ce qui motive aujourd’hui ma curiosité morbide, ce qui m’effraye le plus, en vous écrivant, c’est qu’en regardant maintenant autour de moi, mes amis, mes collègues, tous ces gens que je croise régulièrement, j’en arrive à me demander « Qui ? ».
Qui les victimes ?
Qui les salauds ? (et le masculin n’est point ici discriminatoire. Comme le chante Bénabar « les femmes aussi c’est des salauds »).

C’est à cause des statistiques. Vous savez, cette branche des mathématiques appliquée à l’horreur humaine. Comme celle-ci, tenez, « Aujourd'hui, en France, une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint ou de son ex-conjoint » . Ou encore cette autre, transformée en une « riante » campagne de pub, dont une affiche trône sur la façade du dépanneur de Papineau, coin Gilford, et devant laquelle nous passons régulièrement, mes filles et moi. Affiche qui nous laisse à chaque fois, elles horrifiées et moi dubitative.

violence

 « Une fille née au Canada court 50% de risque de subir de la violence physique ou sexuelle ». Si mes filles s’interrogent, c’est qu’elles sont du bon coté du 1 sur 2 (et j’espère qu’elles le seront toujours...). Pour votre fille,  vu ce qu’en écrivait votre femme, elle a dû vite comprendre qu’il y avait beau avoir des stats, des trucs savants mis sur 100, on s’en foutait un peu quand on était à 100% dedans. L’avez-vous réalisé ? Le saviez-vous. J’aurais aimé le savoir, que vous me le disiez, avec vos MOTS, tiens.

 Mais vous êtes mort.

C’est sûrement dommage pour ma compréhension. Mais enfin, et je n’ose le dire trop fort, moi qui essaye sinon d’aimer mon prochain (avouez, parfois, vous ne nous facilitez pas la tâche), à tout le moins de porter un regard aussi bienveillant que possible dessus (et cela non plus n’est pas facile...), vous êtes mort. Et hormis le fait de ne pas avoir de réponse à mes interrogations (en même temps, il y a hélas des tas d’autres types comme vous qui pourraient me renseigner), ce qui me soulage là-dedans, c’est de penser que votre départ aidera peut-être votre fille à passer de l’autre coté des stats.

Qu'après avoir subi 50% de noirceur, comme sa mère, votre femme, elle  commence à vivre une nouvelle vie du coté paisible et pacifié des autre 50%.

violence mur