" Je ne crois en rien et ne vaux pas grand-chose.
Et pourtant tous les matins, je me lève".
Jean-Paul Dubois

 

Je rêve parfois de ne plus être du soir et de devenir du matin. D’effectuer un changement dans mon fuseau horaire quotidien, comme on quitte un pays. Quand je me lève tôt, c’est souvent par obligation, rarement par choix. Cela m’est arrivé pourtant, à l’occasion. Comme ces rares matins, à Paris, à 5h du mat’, pour le plaisir de vivre cet instant à la Dutronc. Ou encore en Jordanie, dans le désert de Wadi Rum, pour l’époustouflant silence doublé de l’incroyable bruissement du sable qui s’échauffe. Mais force est d’admettre que je m’accommode mieux du soir qui tombe, des ombres qui s’allongent quand le soleil se couche, du début de la nuit et du temps qui s’étire, le soir, quand les filles se couchent et où la nuit est à nous.

J’y pensai justement ce matin, levée tôt pour une conf’ call à 7h avec ces pays qui déjà se couchent, à « devenir du matin ». Je re-découvrai, émerveillée comme à chaque fois que je me lève dans cette partie du jour que je connais peu, le ravissement des petites heures de l’aube. Le soleil, tôt levé lui aussi, perçait mollement les nuages. Je sentais la ville s’étirer langoureusement pendant que je la traversai pour rejoindre le bureau où je serais plus tranquille qu’à la maison pour parler technique over ze phone.

6h45 - Le bureau est vide. Étrange d'impression que d'être seule parmi les cubicles déserts. Je me sens délicieusement intruse, dans les couloirs de cet étage d’habitude plein de vie, et qui me montre lui aussi un autre visage que j’ignore. Je me sens joyeuse, pleine de cette énergie particulière du matin, de cette lumière, que l’on dit bleue, des petites heures, et que les simulateurs d’aube utilisés en luminothérapie reproduisent artificiellement pour stimuler le réveil et aider à combattre la dépression saisonnière.

Le meeting se passe bien, la discussion est fructueuse, les next steps clairement identifiés, qui m’occuperont une bonne partie de la matinée. Quand le meeting se termine, j’ai enfin le temps de prendre mon thé matinal – sans lequel une journée ne peut d’ordinaire pas décemment commencer, mais aujourd’hui, l’horaire matinal a bouleversé l’ordre établi et j’ai pu malgré tout passer au travers de cet appel téléphonique sans ma dose de théine.

7h45 - Direction la kitchenette. Je remplis la bouilloire. Je me sens légèrement décalée, souriante à l’idée qu’il ne soit pas encore 8h, que beaucoup ait été déjà réglé au téléphone et qu’une journée entière est devant moi pour accomplir le reste.

J’ai vraiment l’envie de devenir du matin, ce matin. Cette idée s’impose en moi, s’y incruste. On me dirait de déménager dans un pays lointain que ça ne me ferait pas autant d’effet. Le clac de l’arrêt automatique de la bouilloire me sort de ma douce rêverie. Le champ des possibles d’un nouvel horaire calé sur le soleil, avec ces 2h grugées sur le petit matin, m’enthousiasme. Je verse l’eau chaude dans ma tasse qui ne m’a jamais parue aussi blanche, aussi lumineuse qu'à cette heure où je la vois pour la première fois. Cela me ramène, rappel soudain et abrupt, à mon penchant de noctambule et aux folles soirées en boite de nuit, où la lumière noire rendait éclatants les pellicules sur les t-shirts noirs tee-shirts blancs.

Le sachet de Earl Grey diffuse doucement son ombre dorée dans l’eau chaude. La tasse réchauffe délicatement mes paumes, pendant que, de retour à mon bureau, je finis de lire mes emails et d’ouvrir les documents sur lesquels je prévois travailler.

7h55 – Toujours personne et une journée qui n’a pas encore commencé et qui m’offre ses heures non encore entamées pour tout ce que j’ai à faire. Quel vertige.

Réponse à un email par-ci. Nouveau chapitre d’un doc par-là. Lancement de tests pour valider un truc. Les activités s’enchainent sans heurt, dans un ballet soigneusement orchestré.

8h05 – Les premiers collègues arrivent, qui repeuplent peu à peu le territoire. Je sors de ces instants durant lesquels j’étais du matin avec un petit pincement au cœur. Je me promets de le refaire plus souvent. De cesser ces soirées à me coucher trop tard et à trouver que le réveil est encore bien trop matinal le lendemain.

8h10 – Comme toujours quand on se promet de tout laisser tomber et de changer vie, la dure réalité nous revient avec force et brutalité au visage.

Enfin, au clavier, devrais-je préciser.

Alors que c’en était FI-NI de cette vie pas calée sur le soleil, mes mains, sûrement gourdes d’un horaire auquel je les avais peu confrontées, ou encore pas encore assez réveillées pour tenir la tasse du matin, ou bien en parfait désaccord avec mes nouvelles résolutions qui sait ? mes mains ont la parole ont laissé choir  la tasse - son contenu liquide, tout – sur le clavier de mon laptop et sur mon bureau.

La tasse était pleine, l’eau encore bouillante, et le laptop solidement locké sur sa dock-station. Je vous épargne l’agitation soudaine et effrénée pour parer – trop tard - à la catastrophe et qui a annulé en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, toute sérénité matinale.

Bilan :

  • Du thé partout.
  • Le laptop qui fait un shut-down intempestif, qui ne veut plus re-partir, puis qui, après moult tentatives, finit par re-démarrer.
  • Le clavier qui affiche 5 caractères pour chaque touche appuyée. Essayez de vous loggez avec ça.
  • Le travail de la dernière 1/2h perdu.

Je vous épargne le mec de la hot-line en Inde qui ne comprent rien à mon problème, énoncé – à sa décharge - dans le meilleur anglais de la meuf-qui-voulait-se-la-jouer-matinale (« I poured some water on my laptop. It created an electic shock on my laptop’s keyboard. The laptop shut-down but finally restarted. The issue is that I cannot login as my keyboard doesn’t work anymore and I need it to be changed. Can you pls help ?”) compulsé dans le Open Ticket en un laconique :

Incident Description

Laptop not   working
 tried to restart manually 
 still issue persists

 

 

 

 

Bilan des courses, je n’ai pas bu mon thé, j’ai dû attendre 9h que le mec IT local arrive, récupère mon disque dur et le mette dans un nouveau latop.

Bref, je ne sais pas qui de l’Univers ou de mes mains avait un message à me faire passer, mais en tout cas, ÇA VA MERCI, MESSAGE REÇU: je n’irais pas contre ma nature.

Fin de la première dernière tentative de devenir matinale.