Une fausse note jouée avec timidité est une fausse note,
une fausse note jouée avec conviction est une interprétation.

Claude Luter, clarinettiste & saxophoniste

 

Je continue jour après jour à apprivoiser mon violoncelle. L’apprivoiser ou plutôt l’intégrer, l’assimiler ? Je ne sais pas exactement quelle est la meilleure formule mais je comprends mieux l’idée de l’instrument comme une juste extension de soi.

La difficulté première du violoncelle vient du fait que son manche n’est pas fretté. J’adore cette expression :)  Avouez, ça en jette –moi non plus, je n’ai rien compris la première fois que je l’ai entendue. La guitare par exemple est un instrument à cordes qui a des frettes, ces incrustations sur le manche qui bloquent la corde à une position exacte, qui correspond à une note juste, quelle que soit la position du doigt qui appuie sur la corde.

detail,violoncelle

Pour le violoncelle, il n’y a pas cette aide. L’approximation n’existe pas. Il FAUT que le doigt  bloque la corde à un endroit précis, sinon, un peu trop haut ou trop bas, et c’est la fausse note. Il faut donc apprendre à positionner correctement la main gauche sur le manche, de façon à bloquer la corde à la bonne position. 

Pour ce faire, beaucoup de paramètres sont à considérer : d’abord la pique, la pointe du violoncelle qui se rétracte pour le transporter et que l’on ressort avant de jouer. La longueur de pique n’est pas une science exacte mais le confort de jeu en dépend grandement. La longueur que l’on choisit dépend de la hauteur de la chaise sur laquelle on est assis, de la hauteur des talons que l’on porte, de l’angle avec lequel on tient l’instrument contre soi.

Au début, pour pallier au manque de frette, il existe des autocollants, qui sont au violoncelle ce que les petites roues sont au vélo, à mettre sur le manche.  Ils aident le débutant à situer le juste emplacement des doigts, de l’index à l’auriculaire (dont on parle en disant le 1er doigt – l’index- jusqu’au 4ème doigt –l’auriculaire-, le pouce restant en permanence sous le manche, en point d’appui). On les retire quand on a appris à intègrer naturellement la position de la main ainsi que l’écartement des doigts sans plus avoir à regarder sur le manche si ils sont à la position indiquée par les autocollants.

Personnellement, j’ai gardé mes petites roues autocollants une petite année, et encore, je les ai retirés plus par orgueil que parce que j’avais bien tout assimilé (mais bon, c’est un peu comme le vélo, à un moment, il faut bien se lancer). La justesse des notes est une quête perpétuelle et pas toujours gagnée.

Sans compter que lorsqu’on nous dit « de jouer plus haut » (comprendre « une note plus haut »), il faut … descendre sa main sur le manche. En effet, sur un violoncelle, on monte dans la gamme en descendant sur le manche. Et c’est fou comme cet simple exercice de déconditionnement entre un ordre donné et son exécution peut demander de temps, entre le moment où on l’exécute en y réfléchissant (« Le prof me dit de jouer plus haut DONC je dois descendre ma main », c’est déjà trop tard, la musique n’attend pas) et celui où on n’y réfléchit même plus et où la main descend naturellement quand on nous dit de monter (j’y suis presque, mais pas tous les jours). C’est là qu’on comprend mieux l’idée qu’il faut jouer sans « trop » y réfléchir (le hamster dans sa roue là-haut se marre).

Bref, tout ça pour dire que je souris toujours un peu face aux airs, disons, circonspects et dubitatifs, quand, après m’avoir entendue jouer, on me demande avec une curiosité polie « Et il y a combien de temps que tu as commencé le violoncelle, déjà ? », et qu’en entendant ma réponse (« Un peu plus de 3 ans » ), je vois qu’on hoche gentiment de la tête, dans un air encore plus circonspect et dubitatif, que je peine à interpréter. Entre une admiration toute relative (« Non mais c’est bien de persévérer ») et de l’incrédulité (« mais ‘tain t’es pas couchée, y a encore du boulot »).

Bref, je souris en mon for intérieur. Et me répète mentalement la partition que j’apprends par cœur (« C’est mieux d’apprendre un morceau par cœur. Après, vous n’êtes plus distraite par la lecture de la partition et vous pouvez vous concentrer sur la justesse des notes »). Et telle Pénélope devant sa toile, je retourne à mes notes plus ou moins justes selon les jours.

Tout ça pour quoi ? Mais pour cette étrange et réjouissante satisfaction quand, d’aventure et à force de travail / d’acharnement / de  persévérance / d’obstination, mon violoncelle, mon archet  et moi arrivons à unir nos efforts et à émettre une mélodie proche, chaque jour un peu plus proche, de l’harmonie.