"Qu'est-ce qui leur prend, soudain, aux femmes ? Voilà qu'elles se mettent toutes à écrire des livres. Qu'ont-elles donc à dire de si important ?" demandait récemment un hebdomadaire qui ne s'était jamais posé la question de savoir pourquoi les hommes écrivaient, eux, depuis deux mille ans et ce qui leur restait encore à dire ! ,  Ainsi Soit-Elle, de Benoîte Groult

 

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J’ai fait hier l’exercice, aussi spontanément que possible, de sélectionner 10 livres qui m’avaient marquée. Au total, j’en ai trouvé 11 (ce qui en soi est remarquable pour un Top 10), avec un autre détail tout aussi remarquable mais beaucoup moins glorieux : sur 11 écrivains, je n’ai cité qu’une seule femme… J’en ai eu mal à mon féminisme. Du coup, j’ai décidé sur le champ de rectifier le tir : Mesdames – la parole plume est à vous !

 

1. Écrire, de Marguerite Duras

Écrire.
Je ne peux pas.
Personne ne peut.
Il faut le dire : on ne peut pas.
Et on écrit.

Je sais que j’abuse un peu du procédé, mais pour Duras, c’est comme pour Zweig ou pour Gary, mêmes motifs, même punition : parce que Duras. Duras, quoi. Duras qui se résume à ces simples lettres. Voire au MD qui orne sa tombe, que je ne manque jamais d’aller visiter au cimetière du Montparnasse quand d’aventure je passe à Paris. Duras, donc. Point. Barre. Next.

 

2. Féminin pluriel, de Benoite et Flora Groult

Et tu sais que j’ai toujours considéré la jalousie comme un chantage sentimental qui ne me touche sur aucun plan. Quand c’est un calcul, c’est odieux et quand c’est un instinct, c’est désolant. Mais cette fois, c’est TOI qui es jaloux et malgré mes opinions, je ne sais pas si je supporterai longtemps de te voir malheureux.

Roman lu à 16 ans, sur le thème inusable du trio amoureux, rédigé sous la forme d’un journal écrit parallèlement par les deux femmes, la femme et la maîtresse, qui pour parfaire le cliché sont deux très bonnes amies. Ça a été le premier livre d'une longue série, à parler d’amours avec un S - Il est d’ailleurs remarquable de songer qu'amour n'est féminin qu'au pluriel, mais je dis ça, je dis rien – bien avant que je découvre l’amour nécessaire et les amours contingentes à la Beauvoir et Sartre. Le premier livre d’une éducation sentimentale basée sur la déconstruction du modèle Taille Unique du couple exclusif, un livre à envisager des avenues alternatives au modèle amoureux traditionnel. Bref, le premier livre à me faire réfléchir à l’amour donc, et à ses deux acolytes, la jalousie et la possession.

 

3. Du domaine des Murmures, de Carole Martinez

Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l'oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n'imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi. 

Martinez est le nouveau trésor, de moins en moins caché, de la littérature française. Et ce livre, recommandé l'an passé par un ami (grazie Fabrizio!), son second livre après « Un cœur cousu » que je n’ai pas encore lu mais dont j’ai entendu grand bien, est une pépite de finesse et de délicatesse. Pour comprendre ne serait-ce qu’une parcelle de son immense talent de conteuse, je vous invite à regarder cette vidéo dans laquelle elle explique la genèse de son roman, le tout en racontant une histoire tout à fait captivante.

 

 

 

 

 

4. Pars vite et reviens tard, de Fred Vargas

-    Qu'est-ce qu'il fait votre ami ? demanda Adamsberg.
-    Son premier métier est d'irriter le monde mais ce n'est pas payé. Il exerce cette activité bénévolement.

J’ai choisi ce livre – car j’adore son titre - mais je cite ici Fred Vargas pour l’ensemble de son œuvre. Vargas, c’est la Comfort Food appliquée à la lecture : des intrigues absolument invraisemblables, des caricatures en guise de personnages (qu’on voudrait comme potes ou comme animal de compagnie), le tout ficelé dans le style rapide et enlevé, parsemé de saillies caustiques, qui est la marque de commerce de l’auteure. Vargas, je l’emmène au chalet en WE avec moi, quand il neige dehors et qu’on reste au coin du feu à attendre que le temps passe en se marrant à se raconter des histoires rocambolesques.

Détail amusant, sans aucun rapport avec la littérature et qui m’a toujours amusée – Fred (Frédérique) est jumelle avec Jo (Joëlle) Vargas, artiste peintre. Fred & Jo, deux prénoms mixtes. Visiblement, elle a hérité d’une imagination que ses parents n’avaient pas.

 

5. Amours nomades, d’Isabelle Eberhardt

Un droit que bien peu d'intellectuels se soucient de revendiquer, c'est le droit à l'errance, au vagabondage. Et pourtant, le vagabondage, c'est l'affranchissement, et la vie le long des routes, c'est la liberté.

Eberhardt est de la trempe des aventurières comme il n’en existe plus à l’ère de Google Map. A 20 ans, fascinée après avoir entendu parler de l’Algérie, elle décide d’apprendre l’arabe en autodidacte et de se convertir à l’Islam. Puis, travestie en Bédouin, elle devient journaliste nomade et sillonne l’Afrique du Nord, le plus souvent seule, adoptant une identité masculine (Mahmoud Saadi) qui va lui permettre de visiter des lieux fermés aux femmes. Elle meurt prématurément, à l’âgé de 27 ans, dans une inondation. Une vie non conventionnelle donc, qui n’empêche d’ailleurs pas la femme d’aimer. Et de l’écrire joliment. Son approche du Maghreb rompt avec l’Orientalisme folklorique de l’époque et est empreint d’une autre réalité, tirée de son expérience, qui est définitvement moderne. Dans Amours nomades, elle écrit sur le voyage, sur les amours contrariées entre les peuples, sur le désert et les intrigues d’un autre temps. Une lecture dépaysante.

 

6. Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier

L'amour impossible n'est plus possible de nos jours. 

Par une étrange coïncidence, j’ai lu ce livre, qui parle des Grands feux qui ont ravagé le nord de l'Ontario au début du XXe siècle, en juillet l’an passé, alors qu’un autre terrible incendie venait de ravager la ville québécoise de Lac Mégantic.

Ce livre est un croisement de l’histoire (avec un petit h) de trois vieillards qui décident de se retirer dans la forêt canadienne avec l’Histoire (avec un grand H) de ces Grands Feux. Le tout écrit avec une recherche de style qui nous donne envie et de vieillir, et de quitter nos villes. Fort.

 

7. Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy

Elle les connaissait bien, soudain, toutes ces femmes des pays lointains, qu’elles fussent polonaises, norvégiennes ou tchèques ou slovaques. C’étaient des femmes comme elle. Des femmes du peuple. Des besogneuses. De celles qui, depuis des siècles, voyaient partir leurs maris et leurs enfants. Une époque passait, une autre venait ; et c’était toujours la même chose : les femmes de tous les temps agitaient la main ou pleuraient dans leur fichu, et les hommes défilaient. Il lui sembla qu’elle marchait par cette claire fin d’après-midi, non pas seule, mais dans les rangs, parmi des milliers de femmes, et que leurs soupirs frappaient son oreille, que les soupirs las des besogneuses, des femmes du peuple, du fond des siècles montaient jusqu’à elle. Elle était de celles qui n’ont rien d’autre à défendre que leurs hommes et leurs fils. De celles qui n’ont jamais chanté aux départs. De celles qui ont regardé les défilés avec des yeux secs et, dans leur cœur, ont maudit la guerre

A lire pour connaitre les p’tites vies de la ville basse d’un Montréal de l’entre-deux guerre. Dans ce récit à la Zola, émouvant sans être misérabiliste, Gabrielle Roy témoigne d’une période pas si lointaine, celle de la Révolution Tranquille, au travers d’une histoire d’amour entre jeunes gens issus de classes sociales différentes.

 

8. La servante écarlate, de Margareth Atwood

Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquées par des cajoleries, ni de part ni d’autre ; l’amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants.

Une dystopie au féminin, dans laquelle, dans un futur pas si lointain et dans une société totalitaire à la 1984, la fertilité de l’espèce humaine a décliné et où les femmes redeviennent de simples reproductrices asservies. Un livre dérangeant sur la perte de libertés que l’on croit acquises mais qui restent fragiles et sujettes à un retour en arrière. A lire comme piqure de rappel pour ceux et celles qui pensent que le féministe, c’est dépassé.

 

9. Les malheurs de Sophie, de la Comtesse de Ségur

Le fouet est le meilleur des maîtres.

La Comtesse est dans ma liste car, admettons-le, aucune lectrice de ma génération n’a échappé à cet enseignement de la lutte des classe chez les nantis. Certains l’ont aussi accusée de faire de l’initiation au SM à travers ses petits con(te)s moralisateurs, remplis de génuflexions, de chatiments corporels et de rédomption. Personnellement, j’y ai surtout développé un goût douteux pour les noms à particule (particulièrement de Réan, j’adoooooorais Sophie de Réan, quelle CL-asse), et l’idée saugrenue qu’avoir âne était du dernier chic.

 

10.        Le princesse de Clèves, de Mme de la Fayette

« L'autre jour, je m'amusais - on s'amuse comme on peut - à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » , Nicolas Sarkozy (2008)

La Princesse de Clèves donc, pour (outre sa particule) les intrigues de cour qui, lues alors qu’à la TV passaient Dallas ou autre Santa Barbara, me semblaient – sans vouloir faire concurrence à Sarkozy - d’une affreuse banalité. La Pirncesse de Clèves comme emblème de la littérature, une notion que je peine jour après jour à définir. Et aussi, pour y avoir appris cette vérité étonnante qui ne finit pas de m'étonner, selon laquelle une blonde ne devrait pas porter de jaune. Ah tiens.

 

Voilà.

Il faudrait sûrement aussi citer Rice, Badinter, Beauvoir, Bronté, Colette, Sagan, Desforges, Austen, Wolfe, Laberge, Munro (notre Nobel canadienne !), Barbery ou bien encore Reyes.

Et aussi se dépêcher d'oublier les Nothomb, Gavalda, Despentes ou pire, Angot. Car,  que voulez-vous, mon féminisme, tout comme cette liste, a ses limites.