J’ai lu Une fille, qui danse de Julian Barnes, l’auteur qui aime mettre des virgules aux titres de ses livres (comme dans son Love, etc).

 Une fille, qui danse est une narration en 2 temps : dans la première partie, Tony le narrateur, nous raconte sa vie de façon linéaire, depuis sa jeunesse jusqu’à sa retraite. Il nous décrit sa jeunesse, ses années au lycée avec ses 3 amis et les aspirations classiques des années 70 selon un rythme trans-générationnel immuable :

 "A l’époque les choses étaient plus simples : moins d’argent, pas de gadgets électroniques, peu de tyrannie de la mode, pas de petites amies. Il n’y avait rien pour nous distraire de notre devoir humain et filial qui était d’étudier, de passer les examens, d’utiliser les qualifications obtenues pour trouver un emploi, et puis d’adopter un mode de vie d’un inoffensif mais plus grand raffinement que celui de nos parents, qui approuveraient, tout en le comparant en eux-mêmes à celui de leur propre jeunesse, qui avait été plus simple, donc supérieur".

Il raconte son premier amour avec Veronika, la fille du titre. Puis la vie d’adulte, avec ses drames (dont le suicide d’Adrian, un de ses amis du lycée) et ses bonheurs. Le premier amour, comme souvent, n’a fait que passer car rien n’était simple, et Tony se marie finalement avec une autre. Ils ont un enfant, divorcent et enfin, c’est la retraite. Cette première partie est une sorte d’éloge douce-amère de la banalité des humbles, ceux qui se satisfont d’une vie simple et commune, une vie à leur image, sans prétention ni lamentations.

"Et c’est ça une vie, non ? Quelques accomplissements et quelques déceptions. Elle a été intéressante pour moi, mais je ne serais pas contrarié ni étonné si d’autres la trouvaient moins intéressante. Peut-être que dans un sens, Adrian savait ce qu’il faisait. Pourtant je n’aurais manqué cela – ma propre vie – pour rien au monde, vous comprenez".

 "J’avais beau essayer – ce qui n’était certes pas très difficile – de le faire, j’en venais rarement à imaginer une vie très différente de celle qui a été la mienne. Je ne pense pas que ce soit de la complaisance ; c’est plus probablement un manque d’imagination, ou d’ambition, ou quelque chose comme ça. Je suppose que la vérité est que je ne suis pas assez excentrique pour avoir fait autre chose que ce que j’ai fait de ma vie."

La seconde partie est la rétrospective de cette même vie, toujours racontée par l’auteur maintenant à la retraite, alors qu’il reçoit un courrier inattendu qui lui fait reconsidérer sous une toute autre perspective les années passées – et particulièrement sa relation à Veronika et à son ami suicidé.

Le récit se transforme alors en un bilan de fin de vie où la satisfaction d’une petite vie simple mais vécue à la hauteur des ambitions de l’auteur, telle que présentée dans la première partie, laisse peu à peu place à une nouvelle forme de lucidité, mais aussi d’amertume et de remords. Jusqu’au rebondissement final, assez inattendu certes - mais qui personnellement ne m’a pas paru nécessaire à l’intrigue, ni apporter quoi que ce soit de plus à l’histoire.

« Le compromis et la médiocrité [sont ce] à quoi se résument la plupart des vies. « La plupart des vies » : ma vie. »

En vérité, ce livre en est un sur le temps – qui passe et qui saccage - et sur son corollaire direct, la mémoire. Car qu’est-ce donc que le temps, sinon une pure illusion mentale ? Un passé qu’on construit à partir de ses souvenirs, un présent aussi furtif qu’un soupir (qu’une virgule ?…), et un futur dans lequel on projette ce qui pourrait, un jour, éventuellement, être ?

En fait, Barnes est un auteur obsédé par le temps qui passe. Ses titres d’ailleurs parlent d’eux-mêmes : 10 ans après, la suite de Love, etc,  ou encore Quand tout est déjà arrivé. Et sa perspective face au temps oscille entre cynisme et résignation (mais soyons indulgent, Barnes est Anglais avant tout, et ne saurait se réjouir d’un bon vin, ou d’un fromage, que le temps bonifie)

« Nous vivons dans le temps – il nous tient et nous façonne -, mais je n’ai jamais eu l’impression de bien le comprendre. »

« Mais le temps... comme le temps nous soutient d’abord, puis a raison de nous... On croyait faire preuve de maturité, quand on était seulement en sécurité. On croyait être responsable, mais n’était que lâche. Ce qu’on appelait réalisme s’est révélé être une façon d’éviter les choses plutôt que de les affronter. Le temps... donnez-nous assez de temps et nos décisions les mieux étayées paraitront bancales, nos certitudes fantaisistes. »

« Il me semble que cela peut être une des différences entre la jeunesse et la vieillesse : quand on est jeune, on invente différents avenirs pour soi-même ; quand on est vieux, on invente différents passés pour les autres. »

« On se prend à répéter : « Ils grandissent si vite, n’est-ce pas ? », quand ce qu’on veut dire en réalité, c’est : le temps s’écoule plus rapidement pour moi à présent. »

Pour Barnes, le temps n’est qu’un apprentissage de la désillusion, et la mémoire – et ce qu’elle décide de conserver – est notre seul rempart pour résister et y survivre. L’âge repose sur des illusions que la jeunesse a contribué à forger, et le choix, mais surtout la forme, de nos souvenirs, ne sont que de petits arrangements avec nos consciences (nos accommodements raisonnables personnels en quelque sorte), pour tenter de traverser le déclin, en continuant à s’illusionner soi-même le plus longtemps possible.

D’ailleurs, ce n’est pas pour rien, à mon sens, si le livre commence par cette phrase :  « Je me souviens, sans ordre particulier… », suivie très éloquemment d’une liste des souvenirs jetés au hasard, selon le désordre propre aux méandres de la mémoire. Tout au long du livre, Barnes en profite pour aborder la subjectivité de la mémoire, tant dans notre petite - avec un petit h - que dans la grande – avec un grand H – Histoire :

« Nous avançons tant bien que mal, nous laissons la vie s'imposer à nous et nous nous constituons peu à peu une réserve de souvenirs. »

 « Cette version de ma relation avec Veronika, celle à laquelle je m’étais tenu pendant tout ce temps, était celle dont j’avais eu besoin à l’époque. […] Qu’avait répondu le vieux Joe Hunt quand j’avais affirmé d’un air entendu que, l’Histoire, ce sont les mensonges des vainqueurs ? « Du moment que vous vous rappeliez que ce sont aussi les mensonges des vaincus à eux-mêmes. » Est-ce qu’on se souvient assez de ça quand il s’agit de nos vies privées ? »

« C’est un des problèmes centraux de l’Histoire, n’est-ce pas, monsieur? La question de l’interprétation subjective contre une interprétation objective, le fait que nous ayons besoin de connaître l'histoire personnelle de l'historien pour comprendre la version qui nous est présentée. »

« Combien de fois racontons-nous notre propre histoire? Combien de fois ajustons-nous, embellissons-nous, coupons-nous en douce ici ou là? Et plus on avance en âge, plus rares sont ceux qui peuvent contester notre version, nous rappeler que cette vie n’est pas notre vie, mais seulement l’histoire que nous avons racontée au sujet de notre vie. Racontée aux autres, mais — surtout — à nous-même. »

Il est forcément intéressant de lire ce livre, comme moi, au mitan de sa vie, à l’heure des premiers bilans.  De même que Tony note le décalage entre ses aspirations et la réalité de sa vie, en tant que lecteur, on se surprend à se demander : quels étaient les miennes d’aspirations ? Qu’ai-je retenu de mes amis, de mes amours ? Qu’en ai-je compris et – surtout – LES ai-je compris, ces amours-là ? Et aussi, comment me leurré-je, sur ma vie, sur mes amis – et jusqu’à quel point ? Que sais-je d'eux, de ce qu’ils sont devenus ? De ce que je me rappelle avoir vécu avec eux ? De ce qui m’arrange de me souvenir ?

« Je me souviens d’une période, vers la fin de l'adolescence, où mon esprit s’enivrait de rêves d’aventure. Voilà comment ce sera quand je serai adulte. J’irai là, ferai ceci, découvrirai cela, l’aimerai, elle et puis elle et elle et elle. Je vivrai comme vivent et ont vécu les gens dans les romans. Lesquels, je ne savais pas trop, je savais seulement que la passion et le danger, l’extase et le désespoir (mais suivi de plus d’extase encore) seraient bien présents. Cependant... qui a dit cette phrase au sujet des «petitesses que l’art exagère»? Il y a eu un moment, vers la trentaine, où j’ai reconnu que mon esprit d’aventure s’était depuis longtemps tari. Je ne ferais jamais ces choses dont l’adolescence avait rêvé. Au lieu de cela, je tondais ma pelouse, je prenais des vacances, je vivais ma vie. »

 « Que savais-je de la vie, moi qui avais vécu si prudemment ? Qui n’avais ni gagné ni perdu, mais seulement laissé la vie s’imposer à moi ? Qui avais eu les ambitions habituelles et ne m’étais que trop vite résigné à ne pas les voir se réaliser ? Qui évitais d’être blessé et appelais ça une aptitude à la survie ? Qui payais mes factures, restais autant que possible en bons termes avec chacun, et pour qui l’extase et le désespoir n’étaient guère que des mots lus dans des romans ? »

 « J’ai survécu. « Il a survécu pour raconter l’histoire »- c’est ce qu’on dit, n’est-ce pas ? L’Histoire, ce ne sont pas les mensonges des vainqueurs, comme je l’ai trop facilement affirmé au vieux Joe Hunt autrefois ; je le sais maintenant. Ce sont plutôt les souvenirs des survivants, dont la plupart ne sont ni victorieux, ni vaincus. »

Je n’ai pas les réponses à tout cela, évidemment. Chacun a sa propre histoire, et les souvenirs qu'il s'est bricolé pour la construire. Qui sait, peut-être découvrirai-je à la fin de ma vie, comme Tony, que je me suis complètement trompée sur certains événements ? Et peut-être, que c’était mieux ainsi ? On verra bien.

Ma seule certitude toutefois, arrivée à 45 ans, c’est que j’en suis rendue précisément là : 

Quand les gens disent : « C’est encore une belle femme », ils veulent généralement dire : « C’était une belle femme. » 

 Merci Barnes.

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