J’ai quitté la France pour émigrer au Canada il y a 18 ans. Depuis, je ne suis pas retournée y vivre, je n’y ai contribué en rien et n’en dépends pas non plus, pour les quelques services consulaires d’usage. Pourtant j’ai toujours le droit de vote. Mieux, mes filles (14 et 16 ans) qui sont nées au Canada, qui y vivent depuis leur naissance, qui vont à l’école québécoise pourront, sous prétexte de citoyenneté liée au droit du sang, voter pour les élections françaises à leur majorité. Et ce qui est vrai pour moi et pour mes filles, l’est aussi pour les presque 2 millions de Français à l’étranger. Heu… ça ne choque personne ?

 

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Des touristes qui votent 

J’y vois pour ma part une falsification des principes démocratiques. Quand des personnes extérieures à une communauté se prononcent sur le devenir de cette communauté, cela s’appelle de l’ingérence.

La démocratie, pour rappel, est un système de gouvernement dans lequel le pouvoir est exercé par l'ensemble de ses citoyens. Or, qui est le peuple, dans le cas des élections françaises ? A l’ère de la mobilité migratoire, nous sommes de plus en plus nombreux à être multipatrides - par droit du sol ou droit du sang, par filiation, par mariage - et nous pouvons par conséquence voter dans plusieurs pays. Mais peut-on décemment se réclamer d’une société quand on n’y vit pas, quand on n’y contribue en rien,  sinon tout au plus à l’économie touristique quand on rend visite à la famille ? Je pense personnellement que non.

 

De plus, il n’y a rien d’anodin dans un choix de résider dans un pays plutôt que dans un autre, dans l’envie d’en quitter un pour en habiter un autre, et il me semble juste que ce choix se reflète dans nos devoirs civiques, qu'il y ait des conséquences pour le(s) pays dans le(s)quel(s) on ne vit pas et des responsabilités envers le pays d’accueil.  

Quand on a immigré au Canada, mon conjoint et moi y avions déjà un travail, nous y avons payé des impôts dès le premier jour, on a bénéficié du système de santé, des services de garde (deux avantages sociaux qui dérivent directement d’un choix de société décidé par voie électorale). Et ironiquement, nous pouvions voter en France (où l'on ne faisait rien de tout ça) mais pas au Canada. Il a fallu attendre 4 ans d’avoir obtenu la citoyenneté pour pouvoir le faire. Totalement absurde d'un point de vue démocratique !

 

 

Décorréler de la citoyenneté le droit de résidence du droit de vote

 

Un système plus juste démocratiquement consisterait à décorréler le droit de résidence du droit de vote. On hériterait à la naissance, par mariage ou par reconnaissance du conjoint non marié (voyons loin !) d'un droit de résidence, c’est-à-dire la possibilité d’aller s’établir dans le pays sans passer par un quelconque processus de sélection d’immigrationc. On hériterait du droit de résidence comme on hérite actuellement de la citoyenneté, de façon permanente. Cela ne donnerait pas le droit de vote automatique. Celui-ci se mériterait après avoir décidé de s’installer dans un pays et d’y être resté suffisamment longtemps pour en comprendre les rouages.  Il pourrait y avoir un temps de latence suite au départ du pays, comme par exemple être autorisé à voter durant les 4 années suivantes.

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La pire arnaque démocratique française : les députés des français à l’étranger 

 

Dans la série des aberrations, je ne sais pas si les Français de France le savent, mais suite de la réforme de la constitution française de 2008, ils payent maintenant pour 11 députés supplémentaires, les députés des français à l’étranger.  A quoi servent ces députés, sachant qu'il existait déjà des activités consulaires et 11 sénateurs pour les français établis hors de France ? Le Monde s'interrogeait en 2012, « c’est une fonction encore à définir », et j'admets que j'ignore à quoi ils servent. Ce que je sais, c'est qu'ils siègent à l'assemblée. En France, donc. Bien loin du territoire de leurs administrés qu'ils sont censés représenter. Ce qui déjà pose problème à mon sens. De plus, j’ignore combien de Français à l'étarnger payent des impots en France, mais je doute que ça couvre tous ces frais. Alors, je réitère : est-ce bien démocratique, tout ça ? Qu'en pensent les Français de France, je serais curieuse d'avoir leur opinion là-dessus.

 

 

Les FAQ

« Oui mais moi, je sais que je vais rentrer un jour en France »

Et alors ? Je ne vois pas en quoi ça devrait être une excuse pour aller voter pour la société dans laquelle tu ne vis pas présentement et dans laquelle tu envisages de retourner vivre éventuellement. Où s’arrête l’intérêt individuel et où commence l’intérêt collectif ?  Quand on a choisi d’émigrer, on a décidé de s’installer dans une société telle qu’elle préexistait à notre arrivée. On n’a pas voté pour sa bonne marche en prévision de notre venue. Aussi, il me semble juste d’envisager les choses de la même façon pour un éventuel retour en France.

 

 

« Quoiii ? Tu votes pâaaas ?! (yeux au ciel, air absolument halluciné devant autant d’insouciance civique) Nan mais tu penses à toutes celles qui se sont battues pour que t’aies le droit de vote ! »

Mais j’y pense, figure-toi. Et même,  j’ose affirmer que ma position s’inscrit dans la juste lignée de leur action. Ces femmes se sont battues pour que justice soit faite, qu’elles puissent avoir le droit de voter, d’exprimer leur voix. Je poursuis leur combat, je milite moi aussi pour un vote qui soit juste.

 

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« Même après toutes ces années à l’étranger, je me sens absolument français, je suis de près l’actualité française et ça me semble évident de voter »

Comme l’explique Amin Maalouf dans « Les identités meurtrières »,  on n’a pas à choisir parmi nos identités, pas à se définir (ou se laisser définir) comme une partition complexe des différentes identités qu’on porterait. On est l’une ET l’autre. ET l’autre encore, pour ceux qui ont plus de 2 nationalités. Mais l’identité nationale, le sentiment d’appartenance à une culture ne devrait pas être lié au fait de pouvoir voter. Tu votes dans la société à laquelle tu contribues. Point.

 

 

« J’ai des biens en France, immobiliers ou financiers. C’est normal que j’exprime ma voix »

Non. Certes, tu participes directement (tu payes peut-être des impôts liés à ces biens) et indirectement (tu permets à des locataires de résider sur le territoire, etc…) à l’économie française. Tu es devenu l’équivalent d’un investisseur étranger. J’ignore tout du cadre juridique des investisseurs étrangers en France mais je doute que ça vienne avec le droit de vote (sinon, y aurait de nombreux qatari dans les isoloirs ;-) ).

 

 

«Et le FN au second tour !? C’est hyper grave, faut faire barrage »

Il y a quoi que tu n’as pas compris dans ce que je t’explique depuis 10 mn au sujet du principe de souveraineté dont la population française vivant en France doit bénéficier et à l’idée d’ingérence que je considère de la part des Français de l’étranger ? Tiens, je vais plutôt laisser Le Chat te répondre :

lechat

 

Pour conclure

Alors oui, en effet, les français à l’étranger peuvent voter en toute légalité. Mais DROIT de vote implique-t-il nécessairement DEVOIR de vote ? Parce que le système électoral le permet, est-ce suffisant pour y souscrire  ? Est-ce légitime, même ? C’est là que le libre-arbitre et les valeurs de chacun entrent en jeu. Pour moi, c’est clair, je n’ai pas voté au premier tour et ne voterai pas au second tour, ni aux législatives qui vont suivre.

Je terminerai juste par une remarque non dénuée de jugement (je sais, c’est mal mais j’assume). Quand je vois l’engouement et l’énergie que certains français à l’étranger démontrent lors des élections françaises, je ne peux m’empêcher de trouver dommage qu'ils ne démontrent le même enthousiame pour la politique locale (Je vote CONTRE le clientélisme électoral !).