Je dois reconnaître que hier, en voyant à nouveau des flocons tomber du ciel, j’ai pensé à ce titre d’un bouquin de Réjean Ducharme. Bouquin que j’ai lu il y a peu, en mars. En fait, j’ai peu lu de livres de Ducharme, pour une admiratrice je veux dire. Deux romans, pour être précise : « L’hiver de force » et « L’avalée des avalés ». La raison en est simple. Il a écrit 9 romans, entre 1966 et 1999. Puis plus rien depuis près de 10 ans.

En tant que fan, il faut savoir gérer ce potentiel littéraire. Comment aborder un nombre fini de livres ? Les lire tous, comme autant de petits bijoux, et n’avoir ensuite que le bonheur (non négligeable, mais jamais aussi intense qu’une première lecture) des re-lectures ? Ou adopter la stratégie de « faire durer le plaisir ». Ne s’offrir qu’un Ducharme en cas de situation exceptionnelle ? Stratégie que j’ai fait mienne.

Je ne vous dirai pas la situation exceptionnelle du mois de mars. Juste qu’il me reste sept munitions (sept berceaux au spleen?) en ma possession pour les années à venir.

Comme dirait Souchon, c’est déjà ça.

Citations tirées de « L’hiver de force »

Dis-nous ce que tu veux que ça nous fasse puis on va faire comme si ça nous le faisait.

Parce que c’est un génie, il se croit obligé de faire de l’esprit. On est plus drôle que ça mais on n’a pas un jeu pour faire nos comiques.

Nos yeux écoutent trop le téléphone pour savoir ce qu’ils regardent.

On s’est collés, on s’est serrés. On s’est pressés, fort, plus fort, pour abattre le mur, pour sortir, se déshabiter. Ça n’a pas marché. Ça ne marche jamais. Puis chacun a repris lui-même, chacun a ravalé comme un vomi sa personnalité.

Quand tu bois sur un estomac vide, tu es soûl vite et plus longtemps. Ça sauve du temps et de l’argent.

-   Il a encore été très gentil avec moi. C’est drôle. Je le comprends pas ce gars-là, moi...

Les sports et les potins artistiques sont rédigés par une bande d’épais et corrigés par une bande d’ignorants, ce qui fait que les lecteurs deviennent une bande de crétins. C’est bien connu ! C’est répugnant !

Ce matin, vers sept heures, une heure que nous ne connaissons pour ainsi dire que par ouï-dire, nos consciences professionnelles sont entrées dans des convulsions.

L’amour sans la fidélité, sans la loyauté et l’exclusivité, c’est de la grossièreté. L’amour sans indulgence, ce n’est pas riche non plus.

On est bien décidés à ne plus jamais avoir envie de rien. Même pipi.

Toutes les femmes ont l’air d’aimer ça mais il ne faut pas que tu te fies là-dessus trop-trop. Les folies et les cochonneries les passionnent mais c’est la propreté et la sécurité qui les rendent le plus folles et cochonnes. C’est les gangsters qui les excitent mais c’est les policiers qu’elles épousent et qui en profitent.

Le grand avantage de l’alcool c’est qu’on peut dire cul et chier sans manquer s’étouffer. Après cinq Bloody Mary on ne dit plus que ça.

Des fois je trouve que c’est la vie qui est absente, pas moi... Je suis prête, moi : c’est pas de ma faute si y a rien qui vient.

Comment ça se fait qu’elle n’a pas compris qu’on ne se plaignait pas pour qu’elle nous paie, mais pour qu’elle ... soit assez tendre tout à coup pour que ça remplace tout, pour qu’on n’ait plus besoin de rien, même plus d’elle...

La simplicité érotique.

Ici, on fait un gros meeting, c’est le bordel, je suis moitié passed-out ! C’est le stade oral-anal ; tout le monde parle pour se faire chier.

Mais savoir que l’inévitable est inévitable ça n’avance pas à grand-chose ; tout ce qu’on peut faire c’est allé au devant du coup pour en être débarrassé au plus vite.

Ce qui avait l’air d’impressionner le plus la Toune dans le peu qu’elle a fini par nous confier, c’est comment qu’elle trompe Roger. Ça fait un peu Bonjour tristesse dit comme ça ; de la façon qu’elle nous l’a dit, c’est tout le contraire. Elle nous a exposé que la fidélité genre conjugal c’est de l’avarice crasse, que c’est une entente pour être sûr de ne rien donner qui ne sera rendu, que c’est du commerce, que c’est une farce que d’appeler ça de l’amour, qu’être en amour c’est être comme une quantité inépuisable de papillons et mourir (chaque fois) tout de suite après qu’on a fécondé l’autre, n’importe quel autre. Elle couche à droite et à gauche par vertu, pour répandre la grâce et donner le tempo.

Si elle ne se retenait pas, elle ferait carrière d’intituler. Comme d’autres font des oeuvres sans titres, elle ne ferait que des titres, des titres sans oeuvres. Ça aurait eu l’air de quoi ? Elle serait trop en avance sur son siècle ; le monde n’est pas prêt.

On disait de mal de A. sans savoir, poussés par une sorte de jalousie préventive.

Les gens qu’on peut avoir, on les snobe ; ceux qu’on ne peut pas avoir, on se fend en quatre pour leur plaire. Les gens sont tellement pareils et c’est tellement toujours la même chose qu’on se demande tout le temps comment ça se fait qu’on a pu durer si longtemps.

On ne bouge pas, de toutes nos forces.

N’empêche que c’est vrai qu’on est au-dessus de ça. Et ce n’est rien : si on s’en donnait la peine on serait au-dessus de bien d’autres choses encore.

-       Vous avez pas peur de me décevoir, moi qui suis toujours déçue par tout le monde... ?

Elle ne met dans cette réflexion un peu surprenante aucune suffisance, aucune arrogance. La cruauté qu’elle contient s’y est glissée malgré elle. Le petit sourire triste qui se devine dans sa voix ne laisse aucun doute sur ses intentions : elle a tout simplement voulu dire qu’elle trouve que l’infortune de celle qui est déçue est plus déchirante que l’infortune de ceux qui la déçoivent. Elle ne veut pas nous insulter ; elle veut juste se plaindre.

On la fait certainement flipper ou halluciner (on ne peut pas lui faire autre chose pour la bonne raison qu’il n’y a que ces deux verbes dans sa contre-culture pour exprimer l’effet qu’on peut faire à quelqu’un). Flipper ou halluciner, that is the question, après ça coupe carré, plus rien...

Les livres de Réjean Ducharme :

  • L'Avalée des avalés (Gallimard, 1966)

  • Le nez qui voque (Gallimard, 1967)

  • L'Océantume (Gallimard, 1968)

  • La Fille de Christophe Colomb (Gallimard, 1969)

  • L'Hiver de force (Gallimard, 1973)

  • Les Enfantômes (Lacombe, 1976)

  • Dévadé (Lacombe, 1990)

  • Va savoir (Gallimard, 1994)

  • Gros Mots (Gallimard, 1999)