Moi qui, coté lecture, ne suis tout de même pas sectaire, j'ai malgré tout connu des moments de grandes frustrations. Vous avez dû déjà connaître ce sentiment quasi honteux de ne pas apprécier une oeuvre (?) à sa juste valeur (??), càd à la valeur qu'elle a prise au cours du temps, selon un processus obscur que j'ai cessé d'essayer de comprendre.


Ainsi, peu à peu, ma liste des 3I s’est elle allongée. 3I pour Incontournable, Inattaquable et Insupportable.


· Incontournable, parce qu’il a été dit un jour (par qui ? pourquoi ?) que cette œuvre serait « à lire absolument ».

· Inattaquable, car en tant que lecteur lambda n’ayant ni le diplôme dans le domaine requis (et autant dire que si on sort d'une école d'ingénieur, on perd son droit de vote...), ni les connaissances suffisantes, ni le niveau d'éveil requis, ni le droit de cracher dessus, ni...

· Et Insupportable parce que dès les 10 premières pages, on sait que ça ne va pas aller entre nous, que la lecture va être sinon difficile (cela encore on peut s’en accommoder) mais surtout... inintéressante, imperméable et finalement (pour en terminer avec les I) interminable.

La tête de liste de mes 3I a été "Le Petit Prince" de Saint-Exupéry. Je m'en souviens, j'étais en colo. Malade, une otite ou une infection du genre à l’oreille. Une semaine clouée au lit dans l'infirmerie. Une aubaine pour l'infirmière qui n'avait que des égratignures à soigner et un bonheur particulier pour moi, à être ainsi chouchoutée. J'étais devenue l'attraction de la colo, celle qu'il fallait distraire quand il ne fallait pas la laisser se reposer. Mes parents ont bien tenté de me récupérer : avertis de ma maladie, ils étaient venus me visiter dans l'infirmerie un peu terne, couchée dans mon petit lit en fer sous des couvertures en laine trouées (ma mère en fait encore des cauchemars). Ils avaient voulu me ramener à la maison et ma mère n'a toujours pas compris pourquoi j'ai tenu bec et ongles à rester plutôt qu'à rentrer avec eux (d’autant qu’ils avaient profité de ce mois de colo pour re-décorer ma chambre d’enfant...).

Imaginez, une semaine au pieu à lire, servie comme une reine, avec des pause pour mes traitements. Je me souviens encore les petits jets d'eau chaude qu'elle m'injectait dans l'oreille avec une seringue pour me débarrasser du bouchon de cire qui s'y formait, cette impression tout à coup d'entendre clairement avant que l'infection n’envahisse à nouveau le conduit.

J'avais 8 ou 9 ans, "l'âge idéal pour lire ça", je me souviens que c'est ce qu'elle m'a dit, en déposant un drôle de livre blanc sur ma couverture à trous. C'est drôle, parce que dès la couverture, j’ai pas pu le sentir ce bouquin. Le gamin blondinet, déguisé en roi, debout sur une petite Terre. Vraiment, je ne peux pas la blairer l'imagerie liée au Petit Prince.

A 8 ans, je n'étais pas aussi catégorique et je m'y suis mise. Comment décrire l'ennui, le manque d'intérêt subit de cette lecture ? J’ai longtemps pensé que la fièvre était à l’origine de la somnolence qui me prenait dès que j’ouvrais le livre.

Plus tard, quand j'ai compris que « Le Petit Prince » se devait d'avoir été lu, j'ai moi même participé au succès des ventes en libraires en en achetant 3, à différente étape de ma vie "pour voir si cette fois je pouvais me le faire". Jamais réussi.

Même quand un ami, dont je sentais bien le désarroi face à cette faute de goût évidente, a proposé de me le lire (je me souviens de sa voix, du ton qu'il y mettait. Le ton de celui qui savoure) je me suis à nouveau endormie, bercée par la voix amie qui n'a pas su pourtant me faire partager le sublime (?) d'un p'tit con qui voulait qu'on lui dessine un mouton.

Plus tard encore, j'ai découvert Houellebecq.

Fabuleux, décapant et anti-conformiste Houellebecq. Dont un des textes s’intitule "Prévert est un con".
Cela m’a parlé d’un coup – Pas pour Prévert, mais pour le Prince. D’où le titre de ce billet.

Merci Houellebecq.

Pardon Saint-Ex.

Et vous, quel est votre pire 3I ?