Parce que c’est venu de Soie, dorénavant, ça va de soi.

J’ai fait une chose en janvier 2011 que je n’avais jamais faite auparavant : j’ai passé 15 jours avec le même auteur, comme on part 15 jours en voyage au long cours. J’avais, pour cette traversée littéraire, choisi Alessandro Baricco. Encore que « choisi » soit mal ... choisi justement. Je n’ai pas choisi, il n’y avait pas de destination préméditée, rien. Juste que dans ma bibliothèque, cet hiver-là, je re-découvrai par hasard Cette histoire-là, son dernier roman à cette époque, et qui datait de 2007. Puis, allez savoir pourquoi, j’ai enchaîné Océan mer (1998), Sans sang (2003), puis Soie (1997), son roman phare qui l’avait fait connaitre. Ensuite Novecento : Pianiste (1997) pour terminer dignement cette série par son premier roman, Les châteaux de la colère (1995).

Baricco a un style singulier, son univers romanesque est toujours à la limite du réel, les dates et les lieux sont généralement mal définis, les personnages, à la limite de la caricature, le tout forme l’ensemble évanescent et orinique caractéristique de cet auteur. Alessandro Baricco a d’ailleurs créé sa propre école de narration (la Scuela Holden) à Turin, pour enseigner ce style atemporel et apatride. Atonal aussi, disent les connaisseurs. En effet, Baricco est avant tout musicien, diplômé en musicologie, et la musicalité de ses phrases se révèlent dans chacune de ses œuvres. Ne parlant pas l’italien, j’ai lu les traductions françaises de ses livres, et grâce aux racines latines communes je suppose, même en français, la cadence et le rythme de sa prose rappelle une musique vaguement entêtante. De même, l’organisation de ses livres ressemblent à des partitions, bâties sur les variations d’un même thème mélodique.

C’était la première fois que je lisais ainsi un même auteur en série. J’avais évidemment déjà lu plusieurs livres d’un même auteur, mais jamais en séquence. La granularité de ces lectures était donc de l’ordre du livre, pas de l’ordre de l’univers romanesque, tel que j’ai pu l’appréhender avec l’approche prise pour la re-lecture de Baricco.

Au-delà des livres, j’ai ainsi pu extraire les thèmes chers à l’auteur : comme le départ (pour l’homme) vers un ailleurs qui n’est pas forcément mieux, l’attente (pour la femme) dans un stoïcisme et un retrait qui ne sont pourtant pas lâcheté mais maitrise des sentiments, il y a l’étranger (le lieu étranger, le fait d’être étranger à soi, aux autres, etc …), l’amour fou aussi, inconditionnel et inexplicable. La douce folie liée à une obsession (comme cet homme célibataire dans Océan mer, qui écrit pendant des années, avant même de la connaître, à la femme qu’il épousera... et qui finira par jeter les lettres face au désastre de son mariage ; l’obsession d’un autre pour les courbes gracieuses des circuits de courses automobiles ; la recherche par une femme d’un homme, dans Cette histoire-là ou encore, la quête de son bourreau, mais néanmoins sauveur, de l’héroïne de Sans sang).

Au travers de ces différents thèmes, on sent les déchirements de l’auteur, pris entre ses tendances naturelles aux passions éphémères et ses aspirations véritables à la constance des sentiments. 

Baricco croit aussi au sens de la vie, à la destinée (« le but vain de notre misérable existence ») et au pouvoir de la mer sur cette dernière. L’océan, cet élément « qui nous échappe, qui nous contrôle et qui régit parfois certaines destinées ».

 Je ne crois pas à la destinée mais j’avoue que le concept me plait. C’est tentant, cette idée que l’on est voué à quelque chose qui nous dépasse. Que nos vies ne soient pas vaines mais tournée vers un but, fut-il ultimement un succès ou un échec. Pourtant, comme pour l’amour toujours, on sent que Baricco n’y croit pas vraiment lui-même et qu’il utilise ce subterfuge pour justifier des actes parfois inexplicables de ses  personnages.

 

Curieux comme les gens sont eux-mêmes, bien avant de le devenir.

Il m’a dit qu’à son avis les gens vivent des années et des années, mais en réalité il y a seulement une petite partie de ces années-là qu’ils vivent vraiment, et ce sont les années où ils réussissent à faire ce pour quoi ils sont nés. Là, alors, ils sont heureux. Le reste du temps, c’est du temps qu’ils passent à attendre ou à se souvenir. Quand tu attends ou quand tu te souviens, m’a-t-il dit, tu n’es ni triste ni heureux. Tu as l’air triste mais c’est juste parce que tu es en train d’attendre ou de te souvenir.

 

J’ai donc relu Baricco. J’ai regardé la mer se balancer et vu le destin d’hommes et de femmes s’accomplir. Souvent de façon désastreuse et dramatique et je me suis demandé pourquoi ? Pourquoi torturer ainsi ses personnages ? Pourquoi leur imposer des destins si tragiques, si impossibles ?

J’ai eu ma réponse deux ans plus tard, à la lecture d’ « Emmaüs », son roman autobiographique paru l’an passé. C’est ce récit d’une adolescence torturée, prise entre les exigences d’une éducation catholique, les amitiés teintées de rivalité amoureuse, de désir inavoué (car inavouable) et de fascination pour une jeune fille de la bourgeoisie décadente attirée par la mort, qui illustre, justifie et explique mieux que tout les précédents romans.

J’y pensai cet après-midi, dans une librairie de Québec, en découvrant son tout dernier roman « Mr Gwyn ». Et me demandai ce que j’allais découvrir cette fois.

 Citations

Cette histoire-là 

 

Car le vrai talent est d’avoir les réponses quand les questions n’existent pas encore.

Il explique que personne ne doit jamais  penser qu’il est seul, car en chacun de nous vit le sang de ceux qui nous ont engendrés, et cette chose-là remonte jusqu’à la nuit des temps. Ainsi nous ne sommes que le méandre d’un fleuve, qui vient de loin et continuera après nous.

 

Il n’y a pas d’héroïsme dans les châtiments que l’on s’inflige à soi-même, ce ne sont pas des châtiments, en vérité, mais des plaisirs insondables.

 

Dans ce genre de monde, la bienfaisance est une sorte de sport. Ce qui compte, c’est d’arriver classé.

 

Je voudrais vivre là où l’Histoire n’arrive pas. Y a-t-il un endroit qui échappe à l’Histoire ? Eh bien, c’est là que je veux vivre.

 

Ecrire est une forme sophistiquée de silence.

 

Je suis une femme heureuse, comme devraient l’être toutes les femmes dans l’éclat de cet âge lumineux. J’ai des faiblesses élégantes, et des cicatrices charmantes. Je n’ai plus d’illusions sur la noblesse des gens, et c’est pourquoi je sais apprécier chez eux cet art inestimable de pouvoir cohabiter avec leurs propres imperfections. Je suis clémente, enfin, avec moi-même et avec les autres. Je suis donc prête à vieillir, en me promettant de le faire dans les excès et dans les sottises. Si l’âge adulte nous a donné ce que nous voulions, la vieillesse doit être une sorte de seconde enfance où nous revenons jouer, et il n’y a plus personne pour nous dire d’arrêter.

 

-   Je n’étais pas amoureuse de lui.
-   Ça arrive, a-t-il dit.

 

-   Il dit que c’était sûrement la femme de sa vie.
-   Et pourquoi ?
-   Parce qu’elle était méchante. Elle était folle, méchante, complètement tordue. Elle était vraie, si vous voyez ce que je veux dire. Elle était une route avec plein de virages absurdes, qui filait en rase campagne, sans jamais s’inquiéter du retour. Sans même savoir où elle allait exactement.
Il fit une petite pause.
-   Un de ces routes sur lesquelles on se tue.

 

Elle découvrit, comme il arrive souvent, que si farfelue et géniale que puisse être l’intuition qu’a eue quelqu’un, il y a toujours, de par le monde, un nombre impressionnant de personnes qui ont eu exactement la même. Il était même possible de trouver quelqu’un qui aurait mis au point une variante encore plus étonnante.

 

Ce n’est pas important si, à la fin, les gens n’arrivent pas à se trouver. Ne pas se trahir, c’est ça qui est important.

 

Océan mer

Il ressentit une étrange ivresse : comme s’il venait de se jeter par la fenêtre. C’était un homme qui avait un certain esprit pratique : puisqu’il était là, dans les airs, il décida qu’il pouvait aussi bien essayer de voler.

 

Un type s’invente des grandes histoires, en fait, et il peut continuer pendant des années à y croire, peu importe si elles sont folles, et invraisemblables, il les a en lui, c’est tout. On peut même être heureux, comme ça. Heureux. Et ça pourrait ne jamais se finir.

 

-   Quelquefois je me demande ce que nous sommes en train d’attendre.
Silence.
-   Qu’il soit trop tard, madame. 

 

C'est une belle manière de se perdre, que se perdre dans les bras l'un de l'autre.

Ecrire à quelqu'un est la seule manière de l'attendre sans se faire de mal.

Il faut toujours semer derrière soi un prétexte pour revenir, quand on part.

Ne rien faire est une chose. Ne rien pouvoir faire en est une autre.

On croit que c'est autre chose qui sauve les gens: le devoir, l'honnêteté, être bon, être juste. Non. Ce sont les désirs qui vous sauvent. Ils sont la seule chose vraie.

[...] combien ce serait beau si, pour chaque mer qui nous attend, il y avait un fleuve pour nous. Et quelqu'un - un père, un amour, quelqu'un - capable de nous prendre par la main et de trouver ce fleuve - l'imaginer, l'inventer - et nous poser dans son courant, avec la légèreté de ce seul mot, adieu.

Elle marchait, et elle savait vers quoi. C'était ça l'important. Une sensation merveilleuse. Quand le destin finalement s'entrouvre, et devient chemin visible, trace indéniable, et direction certaine. Le temps interminable de l'approche. Ce moment où l'on accoste. On voudrait qu'il ne finisse jamais. Le geste de s'en remettre au destin. C'est une émotion, ça. Plus de dilemmes, plus de mensonges. Savoir où. Et y aller. Quel qu'il soit, ce destin.

Parmi toutes les vies possibles, il faut en choisir une à laquelle s'ancrer, pour pouvoir contempler, sereinement, toutes les autres.

 

Soie 

C’était au reste un de ces hommes qui aiment assister à leur propre vie, considérant comme déplacée toute ambition de la vivre. On aura remarqué que ceux-là contemplent leur destin à la façon dont la plupart des autres contemplent une journée de pluie.

Tout les étonnait : en secret, leur bonheur aussi. Si on le lui avait demandé, Hervé Joncourt aurait répondu qu’ils allaient continuer à vivre ainsi, toujours. Il avait en lui la quiétude inentamable des hommes qui se sentent à leur place.

 

Sans sang

On a beau s’efforcer de vivre une seule vie, les autres verront mille autres vies dedans, et c’est pour ça qu’on n’arrive pas à éviter de faire du mal.

 

Emmaüs

Si je cherche à explique l’écart de caste qui nous sépare, rien ne me semble plus pertinent que de remonter à ce qui les rend irrémédiablement différents et en apparence supérieurs – leurs destins tragiques. Une certaine expérience du destin, et en particulier du destin tragique. Alors qu’en ce qui nous concerne – il conviendrait de dire que la tragique, nous ne pouvons nous le permettre, et peut-être qu’un destin non plus-, nos pères et nos mères diraient que nous ne pouvons nous le permettre. Nous avons donc des tantes qui passent leur vie en fauteuil roulant suite à des attaques d’apoplexie répétées – elles bavent poliment et regardent la télévison. Pendant ce temps, dans leurs familles à eux, des grands-pères en complet signé se balancent, tragiques, sous des poutres auxquelles ils se sont pendus après plusieurs échecs financiers.[…] Nous avons des destins mesurés, qui semblent répondre à un mystérieux précepte d’économie domestique. Ainsi, exclus du tragique, nous héritons de la bagatelle du drame[…]. Ce qui nous rendra pour toujours médiocres, isolés – et intouchables.

 

mrgwyn baricco